LE SKETCH DE PAULETTE
UN : On y va ?
DEUX : On y va.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Oh, dites, vous trouvez ça drôle ?
UN : Bien sûr que c’est drôle. C’est ce qu’on appelle le comique de répétition.
DEUX : Oui, oh ! Répéter, ça peut être drôle, mais ça dépend de ce qu’on répète. Moi, ça m’étonnerait bien que vous arriviez à faire rire quelqu’un en répétant : « Bonjour, bonjour », comme ça.
UN : De toute façon, je ne suis pas responsable, ce n’est pas de moi. C’est de Paulette.
DEUX : Je sais.
UN : On lit ?
DEUX : Oui ! Alors, comment allez-vous ?
UN : Je vais à pied comme toujours.
DEUX : Mais où est-ce que vous allez à pied ?
UN : Ici. Quand j’ai envie d’aller quelque part, je m’arrange toujours pour aller où je suis. Comme ça je n’ai pas à me déranger.
DEUX : Ah ! ça pour vous déranger, vous ! c’est pas une petite affaire. Vous préférez déranger les autres.
UN : Mieux vaut déranger les autres que d’être dérangé par les autruches.
DEUX : Quelles uches ?
UN : Les uches et coutumes, naturellement.
DEUX : Toujours la plaisanterie qui fait pchit !
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Ça peut pas faire rire ! C’est pas possible ! On sent tout de suite que c’est un procédé ! Ah je vous jure, la cousine Paulette, je l’aime bien, et puis c’est bien gentil à elle d’avoir eu l’idée de nous écrire un truc, tout ça c’est très bien, mais le seul ennui, c’est que son comique, il ne fera rire personne. Elle sait pas ce que c’est que d’être drôle.
UN : Oh, ben… nous non plus.
DEUX : Non, mais nous, on n’essaye pas. Nous on se contente d’être intelligent et d’incarner la bêtise de notre époque.
UN : Ça, c’est un journaliste qui l’a dit, mon vieux, hein ? Faut pas croire tout ce que vous lisez dans le journal.
DEUX : Enfin, ce : « bonjour bonjour », qui revient tout le temps, dans son truc, à la cousine Paulette, moi je trouve ça scolaire. On lui a dit à l’école que ça faisait rire de répéter des trucs, alors elle répète des trucs, et résultat, ça faire rire personne. Et puis tout ça, ça me rend triste parce que ça prouve que Paulette, elle n’a rien compris à notre genre d’esprit.
UN : De toute façon, on ne peut pas faire autrement que de le lui jouer, son truc ! C’est pour le coup qu’elle se vexerait.
DEUX : Oui, mais si elle se vexe pas, vous pouvez être tranquille que l’année prochaine elle nous en enverra un autre.
UN : Et puis ce qui est embêtant, aussi, c’est que nous deux, on sait pas jouer. Causer, ça va, mais s’il fallait qu’on écrive tout ce qu’on dit avant de le dire, vous parlez d’un boulot ! et en plus on le dirait mal.
DEUX : Bien sûr. Nous, ce qu’on a, c’est qu’on est spontané. On parle à la va-comme-je-te-pousse. Pendant qu’elle y était, Paulette, pourquoi elle ne nous l’a pas écrit en vers, son dialogue !
UN : Enfin, qu’est-ce que vous voulez… Tout ça, ça ne nous rajeunit pas.
DEUX : Non, mais elle non plus.
UN : Comment va votre sœur ?
DEUX : Ma sœur ? Ah ! Ma sœur…
DEUX : Ma sœur ? Comment elle va ?
UN : Oui.
DEUX : Ça dépend des jours. Et votre femme ?
UN : Ma femme ? Ah ! vous parlez d’une histoire ! Figurez-vous que je me suis marié avec elle, il y a deux ans !
DEUX : Non ! Ça par exemple ! je croyais que c’était avec ma sœur que vous vous étiez marié !
UN : Mais mon cher, moi aussi ! En entrant à l’église, je l’ai bien regardée, c’était votre sœur. En sortant, je me suis retrouvé au bras de ma femme. Je ne sais pas comment ça se fait.
DEUX : Moi non plus. Je ne sais pas comment ça se fait. D’ailleurs, c’est une question que je me pose très souvent ça : comment ça se fait.
UN : Ah oui ?
DEUX : Oui. À chaque fois que je vois un camembert, c’est ça que je me dis : comment ça se fait.
UN : On ne sait pas.
DEUX : Non. Les camemberts, ça se fait tout seul. Les mariages aussi.
UN : Ah non ! Pour qu’un camembert se fasse, il suffit d’un camembert. Mais pour un mariage, faut être deux.
DEUX : Oui. Et votre sœur, à vous, comment elle va ?
UN : Elle va comme ça. Je ne savais pas que vous la connaissiez, ma sœur.
DEUX : Elle non plus, elle ne le savait pas.
UN : Et vous ?
DEUX : Moi ? je ne la connaissais pas non plus. C’est après, qu’on s’est aperçu qu’on se connaissait.
UN : Après quoi ?
DEUX : Après le dîner. C’était chez Georges. Il croyait qu’on se connaissait, alors il nous a mis l’un en face de l’autre. Au début du dîner on ne se connaissait pas et puis brusquement en plein milieu du canard en croûte, on s’est aperçu tous les deux que nos pieds, pendant qu’on faisait pas attention, eh ben, ils avaient fait connaissance. Alors, comme on se connaissait du pied, de proche en proche, on s’est connu de tout le reste, jusqu’au moment où votre sœur et moi, tout à coup, on s’est écrié : tiens ! mais je vous connais ! On s’est écrié ça juste à la fin du dîner.
UN : C’était un dinénarrable, votre dîner.
DEUX : Non, ne dites pas que c’est un « dinénarrable ». Elle se rend pas compte, la cousine Paulette : les calembours, ça fait mauvais genre. Pourtant, elle aurait dû s’en apercevoir, qu’on en fait jamais d’habitude. C’est pas drôle.
UN : Ben si vous trouvez que le reste est plus drôle, vous ! Cette histoire de pied ! Jamais on ne croira que c’est de nous. Sauf que les pieds, ça va par paire, comme tous les deux vous et moi, mais vraiment !…
DEUX : Ça, c’est pas sûr, voyez-vous, parce que de toute façon, comme nous incarnons la bêtise de notre époque, et son désarroi, n’est-ce pas… eh bien, ça se peut très bien qu’il y ait des journalistes qui trouvent ça à la fois drôle et profond.
UN : Vous les prenez vraiment pour des imbéciles.
DEUX : Pas tous. On repart.
UN : Et votre sœur ?
DEUX : Quoi, ma sœur ?
UN : Pas ma femme, bien sûr.
DEUX : Ah ! ma sœur ! Oh ! elle est trop petite.
UN : Un temps. Elle a marqué : un temps.
DEUX : Oui. Ça, je ne vois pas pourquoi. Parce que si ça veut dire : le temps de réfléchir à ce qu’on vient de dire, la cousine Paulette, elle se fait des illusions. Le mieux, c’est de glisser.
UN : Non, ça doit être un temps simplement pour aérer le texte, qui est un peu dense.
DEUX : Oui. Enfin, tout ça.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
UN : Bonjour.
DEUX : Bonjour.
Et ainsi de suite.
DEUX : Je suppose qu’en écrivant ça, la cousine Paulette, elle devait se tordre.
UN : Possible.
UN : Et le commerce, comment il va ?
DEUX : Il périclite.
UN : Il peut pas se passer d’Iclite ?
DEUX : Si. C’est Iclite qui peut pas se passer de lui.
UN : Il n’a qu’à se passer d’autre chose.
DEUX : Il se passe bien des choses.
UN : Qu’est-ce qui se passe ?
DEUX : Vous n’avez qu’à lire le journal.
UN : Oui. Je l’achèterai demain.
DEUX : Il sera trop tard.
UN : Pourquoi ?
DEUX : Ce sera plus le même journal.
UN : Ça m’est égal, c’est pas pour le lire.
DEUX : C’est pour quoi faire ?
UN : Devinez.
DEUX : Elle se rend pas compte, la cousine Paulette.
UN : Je ne savais pas qu’elle aimait ce genre de plaisanterie.
DEUX : Ça fait rien, y aura qu’à couper.
UN : Allez, venez donc prendre l’apéritif, ça vaudra mieux.
DEUX : Où ?
UN, plaisant : Je ne sais pas. Dans un verre.
DEUX, plaisant également : À pied ?
UN : Oui, c’est pas loin.
Ils rigolent d’être si drôles.
DEUX : Mieux vaut se rincer les dents dans un verre à pied que de se rincer les pieds dans un verre à dents.